Sourire figé sur des lèvres en haillons. Dans les yeux, un animal blessé, une bête apeurée, tapie dans l'ombre, qui crie à la mort. Dans les cheveux, des barrettes roses et jaunes, pour faire croire que la vie est belle, que les couleurs l'aiment et que sa pâleur est voulue, comme un style qui lui collerait à la peau.
Seule dans la chambre, le masque craque et se déchire, sans qu'il y ait de témoin pour cette petite fin du monde, de son monde. Sanglots nerveux, à mi-chemin entre le rire et les larmes, qui secouent sans merci son frêle petit corps. Rien ne va plus... Tout s'effondre sur elle, les murs se resserrent, elle a mal à en hurler.
Dans un brouillard muet de douleur, se lever, tituber contre la porte qui la repousse férocement. Toute la maison lui est hostile, le monde la hait, où donc est sa place ? Mal... Trop mal. Plus rien comprendre, avancer dans l'escalier qui tremble sous ses pas vacillants comme la démarche d'un alcoolique, mais ivre de quoi ? Ivre de tristesse, ivre de désespoir. Arriver dans l'entrée, les pieds nus contre le carrelage froid. Ne rien sentir, ne plus prêter d'attention à rien. Avancer dans la brume...
Pénétrer dans la cuisine, où la lumière froide et blanche lui saute au visage. Lumière de morgue, aux reflets blafards sur les corps sans vie. Déchirement de toute son âme, hurler à s'en écarteler la gorge sans entendre ses propres cris. La maison vide les étouffe... Elle les étouffe toujours. Plus rien comprendre, plus rien comprendre... Juste mal. Juste haine. Juste détresse à en crever, crever là, dans la cuisine, avec ce couteau qui glisse tout seul dans sa main. Manche chaud et rassurant, lourd entre les doigts. Lame éblouissante de promesses. Les yeux écarquillés, comme hypnotisée, se taire.
Image effrayante et attirante... Le couteau qui plonge dans le ventre, traversant les chairs avec une facilité empreinte de douceur, faisant naître la fontaine pourpre, brûlante, dans laquelle tout s'éteindra. A jamais. Plus mal, plus rien. Pourquoi pas ?
Le regard exorbité, lever l'arme blanche, lentement... Puis lueur de compréhension sur le visage où le mascara s'étale en rivières noircies. Ouvrir la bouche sur un cri d'horreur, le corps proteste, pas mourir, non, pas mourir. Lâcher le couteau - promesse qui tombe au sol. Bruit. Qui résonne à ses oreilles comme une claque, une gifle sur ses joues diaphanes. Larmes de nouveau. Elles coulent d'abord sans bruit dans une rigole de désarroi, puis les gémissements viennent, terrifiés.
Elle ne veut pas, elle ne veut pas mourir. Elle ne peut pas, elle ne peut pas vivre.
Ramasser le couteau avec des gestes d'automate, refermer ce tiroir qu'elle a ouvert sans s'en rendre compte, car elle savait ce qu'elle cherchait, oui, elle le savait. Remonter dans sa chambre, toujours ces larmes, peur de tout. Surtout d'elle-même.
Même pas quinze ans et une douleur indicible tout au fond du ventre.
Même pas quinze ans et la fin du monde ancrée dans les yeux.
Même pas quinze ans et la vie suspendue, loin, trop loin de nous.